Au coeur des prud’hommes

Au coeur des prud'hommesLe bâtiment est situé rue Louis-Blanc, dans le dixième arrondissement de Paris, face à une agence de Pôle emploi et un commissariat. Pas étonnante, cette localisation pour la journaliste Véronique Brocard, Louis Jean Joseph Blanc, socialiste et républicain du XIXe siècle, a été un précurseur du droit du travail. C’est là, dans cet immeuble aux formes modernes, qu’elle a assisté, pendant deux ans, aux audiences du plus important des conseils des prud’hommes de France, celui qui règle 10% des contentieux du travail. Elle s’est installée au fond de l’une des quinze salles au décor identique : bancs de bois clair et niche où trône une Marianne en plâtre, pour écouter l’histoire de salariés qui se battent pour leurs droits et souvent leur dignité. Face à eux : quatre juges, deux issus du collège des salariés et deux du collège des employeurs, qui vont accorder un quart d’heure au plaignant et le même temps à la défense avant de prononcer leur jugement. C’est cette justice de l’entre-soi, entre juges et plaignants, ainsi que la définit l’auteur, qui s’exprime ici. Dans les prétoires des prud’hommes, ni solennité ni décorum, mais « une sorte d’ordinaire pour des affaires ordinaires ». Des jeunes, des vieux, des salariés sous-payés, des femmes maltraitées – auxquels se mêlent parfois quelques tricheurs– viennent dans ces lieux pour raconter le harcèlement, le travail précaire ou dissimulé, l’inventivité de certains patrons pour disparaître, le mépris pour des travailleurs immigrés parfois payés moins de 5 euros brut de l’heure. « Ils n’ont rien en commun, explique Véronique Brocard, mais réunis, ils finissent par dessiner un tableau effrayant… apparaissent alors, à travers cette toile déchirée, les entrailles du travail. Un travail en miettes. »

Les récits d’audiences que nous livre l’auteur sont simples et sans fioritures, comme si l’austérité des lieux avaient influencé son écriture. Ni cri, ni effet de manches des avocats, elle raconte sobrement, en courtes phrases, le mécontentement d’une nourrice congédiée ou les réclamations de ces salariés de l’ambassade d’Australie injustement licenciés. Les questions du président permettent parfois de découvrir les indélicatesses de patrons-voyous ou de rapporter les propos du plaignant à de plus justes proportions. Ensuite, les juges délibèrent. Pour prendre une décision, il faut une majorité, ce qui implique qu’au moins un représentant des salariés ou un des employeurs doit se rallier à l’opinion des deux autres. S’il n’y a pas d’entente, l’affaire est renvoyée vers une audience présidée, cette fois, par un juge professionnel. Voici donc quarante-cinq histoires de prud’hommes qui content la gronde des gardiens de musée ou le harcèlement d’un groupe pharmaceutique à l’égard d’une salariée, la plainte de la bonne des curés de Saint-François-de-Salle ou la difficulté de gérer un « corner » dans un grand magasin. Des affaires qui, parfois, se terminent bien pour le salarié ainsi que le signale l’auteur par une note à la fin de chaque récit. Qui, d’autres fois, déboutent les plaignants comme cette femme affectée au nettoyage de chambres d’hôtel, sûre de son bon droit, qui après le prononcé du jugement négatif « s’en est allée comme elle est venue. Seule. Silencieuse. Elle n’a pas fait appel. Que vaut une travailleuse précaire doublée d’une travailleuse immigrée ? Pas grand-chose, une ombre furtive qui a demandé sinon son dû, du moins de l’attention ».

Serge Bolloch

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Véronique Brocard
Au cœur des prud’hommes
Stock, 2014, 200 p., 18 €

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