Collectif Roosevelt : campagne « Du travail pour tous »

 

Le Collectif Roosevelt a récemment pris l’initiative d’une campagne intitulée « Du travail pour tous ». Celle-ci s’appuie principalement sur la nécessité de reprendre une politique de réduction du temps de travail, la seule pour l’instant ayant démontré son efficacité dans le domaine de la réduction du chômage.

Bruno Lamour, Président du Collectif Roosevelt et  Michel Montigné, économiste du travail, signent ci-dessous un article faisant un point très argumenté sur cette question. La Revue Partage s’associe à cette campagne qui relance le débat sur la réduction du temps de travail et devrait aboutir prochainement à de nouveaux développements. Parmi les initiatives, une tribune vient d’être signée par un collectif dans le mensuel Alternatives Economiques.

Pour une redistribution équitable du travail

« Travailler moins pour travailler tous » est une proposition commune au MNCP et au Collectif Roosevelt. Ce dernier veut déconstruire le discours dominant qui disqualifie la réduction du temps de travail comme moyen de réduction du chômage. C’est pourquoi il a lancé la campagne « Du travail pour tous ».[1]

Le chômage, une spécificité française ?

Notre pays connaît un chômage massif depuis plusieurs décennies. Le taux de chômage, porté à 10 % par la crise de 2008, diminue peu depuis. S’il reste dans la moyenne de l’Union Européenne, il est deux fois plus élevé que celui des pays les plus « performants » : Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni.

Lorsque, par contre, on calcule un taux d’emploi en « équivalent temps plein »,[2] les différences entre pays européens apparaissent très réduites : 58,8 % en France (en 2015), contre 63,3 % en Allemagne, 55,3 % aux Pays-Bas, 63,3 % au Royaume-Uni. Les « performances » de nos voisins reposent sur le recours à des temps partiels plus nombreux et plus courts.

Le « plein emploi » n’existe nulle part en Europe.

Des salariés trop chers et trop protégés ?

Les libéraux affirment que, pour atteindre les mêmes « performances » que nos voisins, il faudrait mettre en œuvre les mêmes « réformes structurelles » : réduction du coût du travail et précarisation des salariés. C’était le sens de la politique menée par le gouvernement Valls (CICE, loi Travail) et c’est l’orientation proposée aujourd’hui par MM. Fillon et Macron.

Certes, le coût du travail français est l’un des plus élevés en Europe, mais il est proportionné avec une productivité horaire record, supérieure à celles des pays donnés comme « modèles » en la matière : Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni…

Quant à la flexibilité du marché du travail, faut-il rappeler que, lors de la crise de 2008, les entreprises allemandes ont conservé leurs salariés en recourant massivement au chômage partiel alors que leurs homologues françaises renvoyaient leurs intérimaires ? La flexibilité de l’entreprise n’implique pas la précarité des salariés…

Si le déficit commercial français se creuse alors que l’Allemagne accumule les excédents, si notre industrie ne pèse plus que 12 % du PIB (moitié moins qu’outre Rhin), cela n’est pas dû à notre modèle social, mais aux orientations des décideurs économiques, privilégiant des productions de « gamme intermédiaire » quand l’Allemagne visait le « haut de gamme ».

Le nécessaire regain de compétitivité ne proviendra pas de la régression sociale, mais d’une excellence technologique impliquant formation, recherche, développement, innovation.

La solution : un « protectionnisme intelligent » ?

La mondialisation néo-libérale a provoqué d’importants déséquilibres économiques, des catastrophes écologiques, plusieurs crises financières, une explosion de l’évasion fiscale. Le marché unique européen a favorisé le dumping social. Le protectionnisme est-il pour autant la solution ? Non, car il serait, comme en 1929, un accélérateur de crise. Ce qui est nécessaire, c’est la subordination des règles commerciales aux conventions internationales relatives aux droits humains et à la protection de l’environnement, c’est le renforcement de la coopération entre les Etats européens.

La solution : la croissance ?

Tout en menant des politiques d’austérité, la plupart des dirigeants politiques disent vouloir stimuler la croissance, dans laquelle ils voient le seul moyen de réduire le chômage (et, plus largement, régler l’ensemble des problèmes économiques et sociaux).

Il faut pourtant bien constater que, depuis la fin des « Trente Glorieuses », période exceptionnelle de rattrapage économique, les pays riches sont tous revenus à des niveaux de croissance annuelle d’1 à 2 %. Des niveaux supérieurs, inatteignables, seraient de toute façon incompatibles avec les nécessités de la transition écologique.

Il faut aussi prendre conscience que la croissance ne crée pas d’emploi si elle n’est pas accompagnée de réduction du temps de travail. Le graphique ci-dessous montre que, si le PIB a été multiplié par presque sept en 65 ans, la productivité horaire a cru encore plus vite, conduisant à une diminution du volume total d’heures travaillées dans l’économie (THT). Seule la forte diminution de la durée moyenne travaillée annuellement par personne employée (DMT) a permis une augmentation de l’emploi (+ 40 %).

Source : Conference Board – graphique semi-logarithmique

Le tableau ci-dessous permet de mieux comprendre ce qui distingue la période précédant 1975 de celle qui la suit :

 Du PIB à l’emploi, évolutions annuelles
1950-1974 1975-2015
PIB 4,96 1,91
Productivité horaire 5,24 1,97
Total des Heures Travaillées -0,26 -0,04
Durée Moyenne Travaillée -0,76 -0,60
Emploi 0,51 0,56

Source : Conference Board

 

D’une période à l’autre, il apparaît, outre le ralentissement de la croissance du PIB corrélée à celle de la productivité, une moindre réduction du Total des Heures Travaillées ainsi que de la Durée Moyenne Travaillée.

La montée du chômage depuis 1975 – malgré la progression continue de l’emploi – s’explique par la forte croissance de la population active et l’insuffisante réduction du temps de travail. L’évolution de la population active est due, pour 85 %, à celle de la population en âge de travailler et, pour 15 % à celle des taux d’activité[3]. La faible progression du PIB a, par ailleurs, rendu plus difficile l’arbitrage entre profits, salaires et réduction du temps de travail, au détriment de cette dernière.

La réduction du temps de travail se réalise… de manière inégalitaire

La durée moyenne travaillée n’a cessé de se réduire depuis un  siècle, passant de plus de 3 000 heures par an à 1 600 (pour l’ensemble des travailleurs, salariés ou non, à temps plein et à temps partiel). Cette « RTT » s’est toutefois réalisée dans les quarante dernières années de manière inégalitaire, par progression du temps partiel, de la précarité et du chômage.

Ceux qui veulent aujourd’hui favoriser l’augmentation du temps de travail (notamment MM. Fillon et Macron, à travers la réduction des majorations pour heures supplémentaires, le développement du forfait jours, voire la suppression de la durée légale du travail), veulent en réalité répartir de manière encore plus inégalitaire le volume d’heures travaillées dont notre économie a besoin (THT), et dont nous avons vu qu’il tend à diminuer à long terme.

A l’inverse, il convient de mieux répartir ce nombre total d’heures entre des actifs toujours plus nombreux.

Pour une redistribution équitable du travail

« Travailler moins pour travailler tous » a été une revendication syndicale forte, qui a conduit à plusieurs mesures gouvernementales entre 1981 et 2000, dont les plus importantes ont été les lois de Robien et Aubry.

La loi de Robien, adoptée en 1996, a créé une aide financière pour les entreprises réduisant volontairement la durée du travail de leurs salariés (de 10 ou 15 %). En 18 mois, 3 000 entreprises ont ainsi réduit le temps de travail de 300 000 salariés et créé (ou préservé) 20 000 emplois.

Le gouvernement Jospin a décidé, en 1997, de généraliser la RTT par le vote de deux lois successives : celle du 13 juin 1998 annonçant la prochaine réduction de la durée légale du travail de 39 h à 35 h et incitant financièrement les entreprises à réduire leur temps de travail par anticipation ; celle du 19 janvier 2000 confirmant la nouvelle durée légale, allégeant les cotisations des entreprises qui adoptent les 35 h, et restreignant les possibilités de réaliser des heures supplémentaires. Les lois Aubry ont bénéficié à 8 millions de salariés du secteur privé.

Les évaluations réalisées (par l’Insee, la Dares et l’OFCE) convergent vers une estimation de 350 000 emplois créés (ou préservés). Nombre d’hommes politiques et d’économistes contestent cette estimation, affirmant que la croissance explique la forte progression de l’emploi alors enregistrée : 2 000 000 en cinq ans. Cette critique ne tient pas, tant le rythme annuel de créations d’emplois constaté entre 1998 et 2002 est sans commune mesure avec celui de toute autre période de forte croissance.

Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la RTT, rédigé par Barbara Romagnan (députée PS) en 2014, conclut que les lois Aubry constituent « la politique en faveur de l’emploi la plus efficace et la moins coûteuse qui ait été conduite depuis les années 1970 ».

Il convient donc, non de reproduire cette expérience, mais d’en tirer les leçons pour imaginer de nouvelles modalités de RTT, adaptées à notre époque.

De nouvelles formes de RTT, pour une société plus solidaire

Le premier objectif assigné à une politique de partage du travail est la réduction du chômage, et l’impact prévisible est évidemment proportionné à l’ampleur de la RTT envisagée.

Une RTT importante et généralisée est donc souhaitable, mais elle risque de se heurter des oppositions encore plus fortes que celles qui ont conduit à l’impopularité des lois Aubry.

Il peut donc être envisagé de recourir, dans un premier temps, au volontariat des employeurs, en octroyant une aide similaire à celle de la loi de Robien, avec l’objectif d’une généralisation ultérieure de la RTT. Le financement de cette mesure aurait différentes sources : économies générées par la réduction du chômage, cotisations et impôts générés par les emplois créés, évolution de la fiscalité.

Il faut également offrir aux salariés la possibilité de travailler moins (temps partiel choisi, congé long), à différents moments de leur vie professionnelle, pour différents motifs : vie familiale, formation, responsabilités extra-professionnelles, transition emploi-retraite. Les pertes de rémunérations seraient partiellement compensées par des allocations.

La campagne « du travail pour tous »

En lançant cette campagne, le Collectif Roosevelt et ses partenaires veulent réaffirmer qu’il n’y aura pas de recul sensible du chômage sans nouvelle réduction du temps de travail. Ils veulent briser le tabou du partage du travail et aboutir au vote d’une loi d’incitation à la RTT.

La campagne s’appuie sur une pétition nationale qui vise 100 000 signatures.[4]

Ensemble, nous pouvons créer une mobilisation citoyenne d’ampleur et réenclencher le mouvement historique de réduction du temps de travail.

Bruno Lamour, Président du Collectif Roosevelt
Michel Montigné, économiste du travail

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[1] Cet article reprend les principaux éléments du livre « Stop au chômage et à la régression sociale » publié par le Collectif Roosevelt aux Editions de l’Atelier et du site « dutravailpourtous.fr », auxquels il convient de se reporter pour plus d’explications.

[2] Le taux d’emploi rapporte le nombre de personnes en emploi (temps plein ou temps partiel) à celles en âge de travailler (15 à 64 ans). Le taux d’emploi en « équivalent temps plein » est obtenu en proratisant les emplois à temps partiel.

[3] Part des actifs dans la population en âge de travailler

[4] Dutravailpourtous.fr

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