Conquérir d’autres espaces sans perdre de temps

C’était l’époque où la lutte payait. Où face à des gouvernements socialistes, le peuple de gauche arrivait non seulement à remporter des victoires mais à insuffler de réelles avancées politiques. Comme 1985 et ses manifestations nationales qui obligèrent le gouvernement Rocard à mettre en place le RMI. Ou, encore, l’hiver 97-98 et ses marches organisées qui poussèrent le gouvernement Jospin à créer un « fonds d’urgence social », à proposer un rattrapage des retards accumulés dans la revalorisation des aides sociales et à établir une représentation locale des chômeurs au sein des ANPE…Et depuis, plus rien ?

Marche des chômeurs et des précaires
Juin 2013, Montpellier : départ de la Marche des chômeurs et des précaires.
© MNCP/Montpellier

Dans un article du journal La Croix1 le sociologue Didier Demazière s’interroge : « Aujourd’hui, auprès de qui les chômeurs peuvent-ils revendiquer… Les employeurs, l’Etat, l’Unedic, Pôle emploi ? ». Alors que le MNCP regroupe à lui seul 6000 adhérents et plus de 100 000 personnes accueillies chaque année dans ses permanences, cette association de chômeurs et précaires – tout comme l’Apeis ou encore AC ! –ne mobilise plus les foules et opte pour de nouvelles actions… de lobbying auprès des ministères. Leur demandant aussi bien l’arrêt des radiations à Pôle emploi que le déblocage de fonds nouveaux pour faire face à cette poussée du chômage que rien ne semble pouvoir endiguer.

Autre époque, autres enjeux. Et si certains regardent avec nostalgie dans le rétroviseur de l’Histoire, d’autres voient au-delà des seuls enjeux nationaux. Et croient dans les mobilisations européennes, ce nouvel espoir pour les chômeurs, les précaires et plus largement pour l’ensemble des peuples frappés de plein fouet par les politiques d’austérité. Pour que ce processus, enclenché électoralement le 25 janvier dernier en Grèce par Syriza, se développe, il faut non seulement impulser de nouveau« des luttes sociales et des initiatives politiques horizontales » sans oublier de provoquer« de nouveaux comportements quotidiens verticaux » qui devront allier actions gouvernementales et contrepouvoirs citoyens2. Comme le mouvement Blockupy3 qui a choisi de se rassembler massivement le 18 mars dernier lors de l’inauguration à Francfort du nouveau siège de la Banque centrale européenne (BCE). « L’occasion d’éprouver l’avancement des forces alternatives, à défaut desquelles l’action même des gouvernements et partis qui se battent contre l’austérité sera condamnée à l’impuissance », insistent Etienne Balibar et Sandro Mezzadra. En un mot, conquérir d’autres espaces sans perdre de temps.

Pierre‑Yves Bulteau

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1. « Les associations de chômeurs, acteurs particuliers de la lutte contre la précarité », par Jean-Baptiste François, 17 juin 2013.
2. « Syriza gagne du temps et de l’espace », par Etienne Balibar et Sandro Mezzadra, tribune parue le 23 février 2015 dans le journal Libération.
3. En mai 2012 puis 2013, des dizaines de milliers de manifestant-e-s venu-e-s de plusieurs pays européens ont symboliquement encerclé le siège de la Banque centrale européenne ; en novembre 2014, un festival des résistances s’est tenu au même endroit. 2015 sera la quatrième année de mobilisation à l’initiative de Blockupy. Mouvements radicaux nés dans la continuité des Occupy aux États Unis, ils se sont développés en Allemagne et en particulier à Francfort avec des initiatives de campement, de blocages, de manifestations européennes contre la BCE.

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