Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique

Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique« Et s’il n’existait absolument rien de positif ? » Quand une telle affirmation se trouve dès la deuxième page de l’introduction d’un livre de sociologie consacré à la crise économique, on se pose sérieusement la question de le refermer vite et de le ranger loin. On aurait tort. Wolfgang Streeck nous amène à une véritable réflexion, colorée, arrimée au réel, et le tout sans passer nécessairement par la dépression carabinée que semble annoncer, un peu malicieusement en fin de compte, le début de son introduction. L’auteur commence par un rappel historique et théorique, dont le but est d’arriver à la période des trente dernières années, pendant lesquelles le capitalisme social de l’après-guerre a conduit vers le néolibéralisme actuel. Il s’intéresse ensuite aux finances publiques et montre comment l’Etat fiscal est devenu « un Etat débiteur », comment l’endettement a été un outil de libéralisation mais aussi de maintien de la paix sociale, tous les puissants y trouvant ainsi leur compte. Wolfgang Streeck s’attache enfin à ce qu’il nomme « l’Etat de consolidation », consolidation du pouvoir des marchés contre la politique et les peuples et dont la construction européenne est devenue, selon lui, l’image parfaite.

C’est quand l’auteur arrive dans l’actuel qu’il captive le plus. Il montre une crise de 2008 nullement accidentelle mais résultant logiquement d’un processus né en 1945. « L’inflation, l’endettement public et l’endettement privé furent des pis-aller temporaires au moyen desquels la démocratie put entretenir l’illusion d’un capitalisme de croissance » au moyen desquels elle a, comme outil du processus néolibéral, acheté aux peuples du temps, leur temps. Un espoir demeure : la fin de l’illusion de la croissance partagée et de la pacification de la société avec un peu de justice sociale, sur laquelle le système se maintient. Et cette illusion se dissipe peu à peu.

L’auteur ne vise toutefois pas au remplacement d’un capitalisme sans démocratie par une démocratie sans capitalisme : il a le mérite d’en noter l’absurdité. En revanche, il montre la possibilité d’une reprise de contrôle démocratique d’une économie de marché régulée, le tout soumis à un réveil politique et donc des peuples. Le libéralisme de marché a créé une société à sa main, qui se passe elle‑même de démocratie. Et là se trouve le vrai danger, bien au-delà du débat interminable et au fond sans objet sur la cohabitation entre démocratie et capitalisme.

Pierre Legrand

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Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique
Wolfgang Streeck (traduit de l’allemand par Frédéric Joly)
Gallimard, 2014, 400 p., 29 €

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