« Il faut sauver le chômage ! » ou comment l’insertion freine les chômeurs dans leurs mobilisations

La catégorie de chômage résulte de la convergence d’un triple point de vue qui rompt radicalement avec le traitement de la pauvreté. Un point de vue juridique, d’abord, qui exige que le négatif du chômage, l’emploi, salarié ou non, soit défini de façon claire. Un point de vue économique, ensuite, qui interprète le chômage comme un manque à gagner pour la collectivité dans son ensemble. Un point de vue social, enfin, qui pointe le chômage comme étant la cause majeure de la privation de ressources, et, par conséquence, un facteur potentiel de désinsertion sociale qu’il faut contrecarrer par un effort de solidarité collective.

Or, c’est cette conception collective du chômage qui est méthodiquement attaquée et déconstruite depuis trois décennies. Avec, pour principal artisan, le modèle actuel de l’insertion. Dans les années 1970, l’insertion était plutôt synonyme d’éducation populaire et de formation professionnelle. Les années 1980-1990 ont radicalement transformé le sens même du mot. Faisant de l’insertion, un mode de gestion individualisée des « populations à problèmes » reposant sur les notions de PARE/PAP (projet d’aide de retour à l’emploi/projet d’action personnalisée), et autre SMP (suivi mensuel personnalisé). Ces différents « projets de suivi » consacrent et institutionnalisent une vision du chômage comme un problème relevant des seules caractéristiques « sociales et psychologiques des chômeurs ». Avec la généralisation du discours sur l’insertion, c’est donc bien une redéfinition de la vision légitime du chômeur et du chômage qui s’opère. Le débat porte donc moins sur les effets sociaux dévastateurs du capitalisme financier que sur les chômeurs eux-mêmes. Et ça change tout.

Les sans-emplois sont perçus et traités comme la cause de leur chômage

Aujourd’hui, le postulat de l’insertion reste celui qui considère les « chômeurs à faible employabilité » – « loin de l’emploi » comme on dit – comme étant supposés ne pas être insérables immédiatement sur le marché du travail ». Ils doivent donc passer préalablement par un « sas insertionnel ». Les sans-emploi sont ainsi perçus et traités comme la cause de leur chômage et de leur défaut d’employabilité. S’ils veulent se requalifier pour « s’en sortir », ils doivent faire un travail sur eux, se diagnostiquer une introspection, un examen de conscience professionnelle pour détecter ce qui en eux-mêmes « fait problème(s) ». La logique du « projet », porté par un « contrat » – sans valeur juridique –, devient le socle de la « responsabilisation personnelle » du chômeur, jugé trop passif et qu’il faut donc « activer » – activation qui doit être davantage contrôlée dans la logique du « workfare »1.

« Savoir-être », « savoir se vendre » au risque de devenir « inemployable »

Dans son parcours d’insérable, toute une orthopédie sociale se déploie pour détecter les difficultés des chômeurs et « lever » les fameux « freins » à l’emploi. Insérer, c’est alors « réadapter » le chômeur, faire en sorte qu’il soit plus « flexible » et « dynamique », pour être en phase avec les exigences d’un marché du travail de plus en plus dérégulé. Les « savoir-être » – à commencer par l’inculcation d’un « savoir se vendre » – priment désormais sur les savoir-faire. Sont alors disqualifiées a priori toutes les autres compétences – au sens large – des salariés, jugées « obsolètes » alors qu’elles ne le sont pas nécessairement. Quant à ceux qui sont complètement disqualifiés sur le marché de l’emploi, ils sont condamnés à devenir des « inemployables ». Un qualificatif redoutable, sorte de couperet institutionnel qui, lorsqu’il tombe, signifie « la mort sociale et professionnelle du sans-emploi ainsi labellisé ». Ces « inemployables » deviennent alors des « insérables à vie », des « anormaux d’entreprise » et/ou des « handicapés », oscillant entre « quasi-emploi » et « non emploi ». Ainsi donc, le chômage serait devenu une maladie.

Last but not least, le modèle de l’insertion participe aussi, par ricochet, à ébranler la norme d’emploi standard et les protections collectives qui y sont associées, et en particulier l’assurance chômage. En effet, la tendance va dans le sens d’un mode de « gestion individualisée » des populations en marge de l’emploi vers un « traitement assistantiel » dans lequel les chômeurs sont renvoyés à la vision multiséculaire des « pauvres » avec les « bons » – les « méritants » – et les « mauvais » – « les fraudeurs » – qu’il faut « redresser » par le travail. Mais pas par l’accès à un emploi « normal ».

À la lecture de tout cela, on peut se demander pourquoi les dispositifs d’insertion perdurent alors qu’ils sont, on le sait bien maintenant, parfaitement inefficaces en termes de retour à l’emploi ? Pour le comprendre, il faut, ici, faire un détour par la psychologie sociale et son concept de « norme d’internalité » – ou « mentalisme ». Ce concept désigne le fait que tous les individus privilégient « spontanément » les causes individuelles et psychologiques dans ce qui leur arrive plutôt que les causes « externes » ou « sociales ». Dans le cas du chômage, les sans-emploi commencent par s’attribuer leur chômage – « je n’ai pas été à la hauteur » – au lieu de le remettre dans son contexte – « c’est la crise, je n’y suis pour rien ». Second point, crucial selon moi, le (néo)libéralisme ne reconnaît lui aussi que « l’individu » sans attaches sociales, autrement appelé l’homo oeconomicus. En somme, l’insertion et le néolibéralisme peuvent compter sur le « sens commun » et les demandeurs d’emploi continueront de se voir affublés d’une bien mauvaise réputation de « chômeurs professionnels ».

Le chômeur doit apprendre, dans la soumission et la culpabilité, à devenir le « petit entrepreneur de lui-même »

« Blaming the victim » : telle est finalement la philosophie assez cynique de l’insertion. Bien évidemment, sont évacués de l’analyse du chômage le capitalisme financier, son gouvernement des hommes par la peur de l’insécurité sociale, sa marchandisation du travail et du travailleur. Le seul responsable/coupable n’est-il pas le chômeur lui-même ? Pas assez « dynamique », pas assez « motivé », pas assez « flexible », pas assez « responsabilisé », pas assez « mobile », jamais « assez » en fait… On dit et on répète à longueur de temps aux chômeurs qu’ils doivent « se prendre en main », dans « une société d’individus » dans laquelle il n’y a plus de luttes, plus de conflictualités sociales. Tout ça finit, à la longue, par être profondément intériorisé dans les têtes de nombreux sans-emploi – et dans celles des autres salariés en emploi. Le chômeur doit apprendre, dans la soumission et la culpabilité, à devenir le « petit entrepreneur de lui-même », contraint de justifier en permanence qu’il est un « vrai chercheur d’emploi ».

Toute cette novlangue issue du management – « insertion », « projet », « contrat », « freins », « polyvalence », « mobilité », « redynamisation », « diagnostic », « bilan de compétences », « flexibilité », etc. – masque en fait un projet très politique : briser les solidarités dans le monde salarié. L’insertion atomise les collectifs – en particulier quand ils sont militants – et peut se voir comme une forme « douce » de contrôle socio-institutionnel dans la mesure où elle vise à un « reformatage » des personnes. En ce sens, pour parler comme Michel Foucault, l’insertion est une forme moderne de « biopolitique » fondée sur le triptyque : « Redresser, surveiller, punir ». Plus grave encore, les politiques d’insertion « dépolitisent » la question du chômage en tant que risque social et disqualifient les chômeurs, comme collectifs constitués, du droit à revendiquer publiquement des droits.

Serrer la main de l’insertion, serrer la main du diable néolibéral ?

Alors comment (re)collectiviser et unifier la cause des chômeurs et des précaires ? Question ancienne et toujours actuelle. Certes, mobiliser les chômeurs n’a jamais été chose simple. Il me semble que cette question de l’insertion ajoute encore une difficulté supplémentaire aux mouvements de chômeurs. Comment politiser ce qui, dans le cours ordinaire de la vie, est décollectivisé au plus profond de la psyché des chômeurs ? Il faudrait presque en revenir au sens du chômage tel qu’il a été inventé au début du siècle et tout au long des Trente Glorieuses.

C’est le sens un peu provocateur du titre de ce texte. À cette époque, au moins, il y était possible de dénoncer les formes de domination et d’exploitation sous des formes collectives. À l’inverse, pleine de bonnes intentions, l’insertion, dans son modèle actuel, prétend « aider », « accompagner », « suivre » individuellement les chômeurs, pour mieux les « contraindre » et les « astreindre » aux diktats du marché de l’emploi dans « une concurrence libre et non faussée » selon l’adage en vigueur.

Serrer la main de l’insertion, n’est-ce pas in fine serrer la main du diable néolibéral ? Et le diable sait qu’il détient les cordons de la bourse – ces chiches subventions qu’il attribue aux associations… Tout l’enjeu est donc de parvenir à ruser avec lui en inventant d’autres formes de résistances, de mobilisations individuelles et collectives dans lesquelles le conflit et la revendication ne sont pas évacués. Il me semble que c’est ce que s’efforcent de faire, à la manière de Sisyphe, les organisations de chômeurs.

Emmanuel Pierru*

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*Chercheur au CNRS – université Lille 2, auteur de « Guerre au chômage ou guerre aux chômeurs », paru aux éditions Le Croquant en 2005.

1. La signification originelle du workfare aux Etats-Unis est la réforme des prestations d’assistance sociale, dont les bénéficiaires sont essentiellement des mères pauvres et noires, afin de les obliger à accepter des activités (en particulier du travail moins bien payé que le marché) en contrepartie de leur perception des allocations. Ces programmes, qui ont eu plus ou moins de succès au cours de la période où ils ont été testés depuis les années 1970, sont finalement réapparus en pleine lumière lors de la réforme de 1996, sous la présidence de Bill Clinton, qui s’est traduite par la transformation de l’ancienne prestation AFDC (Aid for Families with Dependent Children), introduite en 1935 par Roosevelt, en la nouvelle, plus restrictive et punitive, Temporary Assistance for Needy Families (TANF).
Dans ce texte de réflexion, sont mobilisés, en plus des miens, les travaux d’économistes (Jérôme Gautié), de sociologues (Serge Ebersold, Gérard Mauger, Pierre Bourdieu, Robert Castel), de psychologues sociaux (Denis Castra, Nicole Dubois) et de philosophes (Emmanuel Renault, Michel Foucault).

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