Interview Eva Giraud : « Le chômage est une vraie violence »

Eva GiraudDans « Et si on se prostituait ? », cette ancienne étudiante, aujourd’hui salariée pour un musée normand, décrit cinq ans d’une vie à temps plein rythmée par la recherche d’un emploi que ni ses compétences et encore moins ses diplômes ne lui ont permis de trouver.

Partage. Pourquoi avoir écrit ce livre alors qu’il existe déjà tant de témoignages sur la difficulté de trouver un emploi ?

Eva Giraud. Parce que, durant ces dernières années, mes proches me disaient qu’il fallait que je le fasse. Moi, sincèrement, je n’en avais pas envie. J’avais écrit d’autres choses avant et je ne voulais pas que l’on résume mon travail à « Eva Giraud ? Ah oui, c’est celle qui a écrit sur le chômage. » Et puis, à un moment, je me suis dit : « Il ne faut pas que j’en parle pour moi, mais pour les autres. » Je me suis donc replongée dans les centaines de courriels envoyés et reçus et mobilisée mes souvenirs… J’ai écrit « Et si on se prostituait ? » en deux jours.

Un titre provocateur qui, en fait, est une phrase que vous a dit un jour votre colocataire face à l’impasse de l’envoi de plus de 4000 CV en cinq ans…

En fait, cette phrase est partie d’une plaisanterie et d’une provocation de ma colocataire en réponse à mon désarroi. Mais, plus profondément, c’est une réflexion que l’on entend de plus en plus souvent et notamment sur les campus universitaires. Si je n’avais pas eu la chance d’avoir un soutien familial dernière moi, des parents qui pouvaient m’aider quand ça n’allait pas, cette plaisanterie serait peut-être devenue une réalité. Aujourd’hui j’ai 26 ans et j’ai enfin le droit au RSA. Affirmer cela ne veut pas dire que je vais enfin pouvoir toucher des allocations ! Dire que j’ai 26 ans et que je peux prétendre au RSA signifie juste que mon statut a changé. Durant ces cinq années de recherche d’emploi, plusieurs fois, j’ai vu passer des contrats qui entraient dans mes champs de compétences (Eva Giraud a un BTS d’édition, ndlr). Et à chaque fois, je n’ai pu y prétendre car je n’avais pas le RSA et les droits qui allaient avec. Aujourd’hui, on dit à ma génération : « Vos compétences et vos diplômes, on s’en moque. Pour pouvoir prétendre à un emploi, il faut être aidé par l’Etat ! »

Vous venez de trouver un travail dans le service communication d’un musée. Qu’est-ce que vous avez retenue de ces cinq dernières années ?

Que le chômage est une vraie violence dans une société qui défini l’individu uniquement par son travail. Le reste, vos engagements, vos envies ne représentent pas grand-chose. Sans travail, on est rien pour la plupart des gens. Je mesure aussi combien ce sujet du chômage est politisé et qu’on a voulu m’enfermer dans ce rôle de porte-parole d’une génération sacrifiée. Mais je ne veux pas être porte-parole de quoi que ce soit. Je veux simplement continuer à écrire sur des aventures humaines et rien d’autre.

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Et si on se prostituait ?Et si on se prostituait ?, aux éditions Cogito, 6,50€, juillet 2014

Eva Giraud est née le 27 décembre 1988 dans la région de Rouen. Après des études de Lettres et d’édition, elle part tenter sa chance à Toulouse. Cinq ans de travail « pour la gloire » à entendre tous les jours « Quand on veut, on peut. » Salariée depuis septembre 2014 dans un musée normand, Eva Giraud est l’auteure de quatre livres, tous publiés aux éditions Cogito http://www.editionscogito.fr/

Résumé du livre (retrouvez la recension intégrale dans le n°232 de la revue Partage) :

Eva n’a pas encore 25 ans. Elle est au chômage mais ne touche pas le chômage. Aucune case ne lui correspond malgré les milliers de CV envoyés, les heures passées dans les transports en commun toulousain et ces dizaines d’entretiens où on lui répète ce qu’elle sait déjà : « Madame, votre principal problème, c’est que vous n’avez pas encore 25 ans et que vous n’avez le droit à rien… »

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