La complexité de l’accès à la formation pour les chômeurs

C’est un témoignage aussi rare qu’important que Partage vous propose. Il nous a été envoyé par Georges Lelièvre, habitant de Vannes dans le Morbihan.

Rendez-vous de contrôle à Pôle emploi

Je décide, sur les conseils de ma référente, de faire une EMT1 dans le transport scolaire. D’après ses sources, il existe des vacations le matin et le soir, avec à la clé des contrats de 15 ou 23 heures, aux alentours du Smic (soit pour 23 heures environ 700 € net par mois) pour vivre. Je téléphone à l’entreprise pour un rendez-vous. Au bout de sept appels échelonnés sur trois semaines, j’obtiens un entretien (…) Avec la personne qui me reçoit, nous discutons. Elle signe. Encore faut-il savoir se vendre ce qui n’est pas donné à tout le monde. Retour à Pôle emploi pour déposer le premier dossier. Coup de chance, ma conseillère est là, elle me reçoit gentiment. Elle s’aperçoit pendant notre entretien que j’ai déjà tous mes permis de conduire, super-lourd et car…

Pour l’histoire

Je les ai passés à 21 ans alors que j’exerçais le métier de chauffeur « véhicules légers », puis « poids lourds », pendant environ trois ans. Mais aussi et surtout parce qu’en cas de problème d’emploi, – le chômage commençait déjà à frapper à la porte en 1980 –, je pourrais toujours pratiquer un métier, avoir un travail. Une assurance contre le chômage en quelque sorte, contre la faim. Ma conseillère me propose quand même de faire l’EMT pour me faire connaître de l’entreprise. Mon évaluation était prévue pour la semaine suivante. Je vais donc rapidement faire signer le deuxième formulaire que je porte illico chez Pôle emploi (il est préférable de faire cette évaluation, au minimum huit jours après avoir rendu le dossier).

Déroulement de l’EMT

Je tourne avec les chauffeurs (…) Je suis là, je regarde, et, si je peux, j’aide à fermer les fenêtres des cars, un petit nettoyage de tapis, une visite au dépôt pour vérifier qu’il ne reste rien ni personne dans le bus.

Mon état d’esprit

Je suis déjà dans le poste, j’ai un pied dans l’entreprise voire un emploi. Je note que l’entreprise est rémunérée 2 € de l’heure, moi zéro, et que je suis obligé de me rendre sur mon lieu d’évaluation par mes propres moyens, minimum deux fois par jour, trois le mercredi et le jeudi (…) A l’issue de cette évaluation, je me suis présenté dans le bureau du responsable, pour dire au revoir, et le remercier de m’avoir reçu pour cette EMT. Je lui précise en outre que mon cas est particulier dans la mesure où je suis déjà titulaire de tous mes permis et que j’ai déjà exercé. Ce qu’il, comme ma conseillère, n’avait pas remarqué. J’avais l’espoir qu’il me propose de financer ma FIMO2, seul obstacle à mon retour sur le marché du travail, dans un secteur qui « embauche ».

Aucune suite donnée

Au bout d’une semaine, je récupère le compte-rendu et le dossier (une semaine de plus ! pour un chômeur c’est long). Rien, pas d’offre, même pas une promesse d’embauche à venir, rien, alors que j’avais insisté sur le fait que j’étais désireux et fortement motivé pour travailler dans l’entreprise. Lors de mon départ, j’ai appris que l’entreprise faisait également des contrats de 15 heures par semaine à ses chauffeurs (environ 400 € net/mois). Arrivé chez moi, je me suis informé sur tous les financements pour ma FIMO. En vain. Je tiens à préciser que je ne touche aucune aide, ni RSA, ni indemnité Pôle emploi. Je demande des devis aux organismes de formation. Je demande s’il y a des aides pour passer la FIMO seule (2000 € HT pour 140 heures) à l’AFTIFTIM3, Forget, et autres formateurs du transport.

Je demande au Conseil régional : pas d’aide pour la FIMO seule, seulement des aides pour le contrat PRO (permis + FIMO = 7000 € HT).

Rien : si vous avez tous vos permis, alors aucune offre de formation n’est prise en charge !

Dernier rendez-vous avec ma conseillère

Elle s’est occupée de mon dossier, même en dehors de ma présence : « Force est de constater qu’il n’y a aucun financement pour vous, pas de FIMO seule », me dit-elle. De plus, les aides ont diminué pour les AFPR4. Elle a envoyé un e-mail à l’AFPA5 pour savoir s’ils ont une formation de FIMO seule (elle a essayé de se connecter en ma présence au site de l’AFPA, mais impossible…).

Bilan du dernier rendez-vous

Ma conseillère, avec mon accord, m’a sorti quelques offres d’emploi qu’elle a difficilement trouvé dans son ordinateur :

  • pas d’offre dans mon métier de technicien téléphonie privée
  • un poste de chauffeur poids lourd avec expérience et FIMO + CACES6 (qui pour moi restent à passer)
  • un poste de chauffeur VL à mi-temps (23 heures par semaine avec au moins 5 ans d’expérience).
  • une offre de livreur de plats dans un restaurant, en mobylette ou en voiture, plus mise en place des tables, prise de commande au téléphone et autres petites activités non notées (mi-temps de 23 heures et travail le samedi et dimanche).

Ma conseillère me parle de l’AFPR

Avec cette aide à la formation, s’il y a promesse d’un CDD de 6 mois minimum à 12 mois maximum, l’entreprise est rémunérée sur la base de 8 € de l’heure pour une formation externe, et de 5 € de l’heure pour une formation en interne, et cela à concurrence de 1200 € aujourd’hui, pour 3000 € antérieurement. Le chômeur est également indemnisé à hauteur de 650 €/mois environ. Avec les offres qu’elle m’a proposées, ma conseillère me demande d’y attacher une proposition de contrat AFPR, ce que j’ai fait le lendemain. Mais à quoi bon dès lors que je n’ai pas la FIMO, c’est kafkaïen. Une dernière preuve de mon implication dans ma recherche d’emploi : j’ai voulu postuler via le site de Pôle emploi à une annonce urgente de conducteur « véhicules légers » dans une boîte de taxis, pour transporter des enfants et des malades. Pendant deux jours j’ai essayé à plusieurs reprises et à des heures différentes de transmettre ma candidature, mon CV et l’AFPR, mais sans résultat ; l’application ne marchant pas, il n’y a aucun moyen de contacter l’entreprise directement, aucune information sur l’employeur qui préfère garder l’anonymat. Quand j’ai pu accéder au site de Pôle emploi, l’annonce avait disparue.

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1. EMT : Évaluation en milieu de travail
2. FIMO : Formation initiale minimum obligatoire
3. AFT : Association pour le développement de la formation dans les transports et la logistique; IFTIM : Institut de formation aux techniques d’implantation et de manutention.
4. AFPR : Action de formation préalable au recrutement.
5. AFPA : Association nationale pour la formation professionnelle des adultes.
6. CACES : Certificat d’aptitude à la conduite en sécurité.

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Un témoignage particulièrement précieux

En effet, peu nombreuses sont les descriptions précises du parcours des demandeurs d’emploi qui doivent trouver simultanément : un emploi dans le métier envisagé ; la certification requise et le financement de la formation qui leur permettra d’obtenir cette certification.

Ce témoignage conduit à se poser plusieurs questions

  • celle de l’opportunité d’orienter vers un poste de travail que la personne n’a pas, de par la législation en vigueur, le droit d’occuper
  • a fortiori, celle de l’utilité de l’investissement que constitue une expérimentation en milieu de travail dans un tel poste, pour celui qui n’a pas le droit de l’occuper
  • celle des règles suivies par les financeurs de la formation professionnelle en matière d’accès aux certifications nécessaires. Dans le cas précis, il apparaît que le Conseil régional concerné ne se donne pas le droit de dissocier le financement d’une certification de celui de la formation préalable de base. Concrètement, si l’on s’en tient au seul aspect financier, dans le cas présent, il pourrait envisager de mobiliser 7 000 €, mais pas 2 000 pour permettre au chercheur d’emploi de se faire employer
  • celle des limites que rencontre de facto Pôle emploi pour pouvoir agir dans une telle situation, ce qui supposerait de prendre le relais du Conseil régional pour le financement de la formation.

Patrick Boulte

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