L’égalité face à l’énergie : ne pas se tromper de combat

Sur les vingt-huit millions de ménages français, douze dépensent plus de 10% de leur revenu en énergie pour le logement et le transport, quand trois millions six cent mille dépensent plus de 10% de leur revenu en énergie rien que pour leur logement1.

Benjamin Dessus Ingénieur et économiste, il est actuellement président de l’association Global Chance. © DR
Benjamin Dessus : Ingénieur et économiste, actuellement président de l’association Global Chance.
(crédit photo DR)

D’où la pertinence de la revendication « du droit et de l’égalité d’accès à l’énergie ». Un chômeur d’Aubervilliers n’aurait-il pas droit au même compteur qu’un cadre de Neuilly ? – alors que leurs familles ont les mêmes besoins de base (se chauffer, s’éclairer, cuisiner, se laver). Ou faudrait-il admettre que les ménages à bas revenu devraient exprimer « leur modestie »2 en ne prenant qu’une douche par semaine et en grelottant en silence dans des logements insalubres ! Derrière cette évidence se cache pourtant un vrai problème. Le même ménage de cadres de 40 ans sera tenté par l’achat d’un appartement dit à « énergie positive »3 proche d’une station de métro, pour un confort maximum qui lui permettra de réduire considérablement sa consommation d’énergie, au point de faire apparaître notre chômeur d’Aubervilliers (qui continue à grelotter et à bricoler tous les dimanches sa vieille voiture gloutonne) comme un gaspilleur.

Ce n’est donc pas tant « l’accès à l’énergie » qui importe que « l’accès aux services que peut rendre l’énergie » pour satisfaire aux besoins de confort domestique, de mobilité, de culture, de santé, d’éducation…

Sauf que l’accès aux « services de l’énergie » n’a pas grand chose à voir avec « l’accès à l’énergie ». Il dépend souvent bien plus de la qualité des infrastructures et des appareils utilisés que du prix de l’énergie. Il faut en effet cinq fois plus d’énergie pour chauffer à 19° C un appartement d’une cité de la fin des années 60 et deux fois plus pour un appartement labellisé « promotelec » des années 80 que pour chauffer un logement construit en 2012. Il faut également trois à dix fois plus d’énergie pour faire un kilomètre en ville avec une voiture qu’en bus, en train de banlieue, en tram ou en métro.

Comment alors lutter contre la précarité énergétique ?

En France, on s’est focalisé sur les prix de l’énergie pour réduire cette précarité avec, en tête, la mise en place du Tarif de première nécessité électrique4 et du Tarif spécial de solidarité pour le gaz5, tous deux attribués aux bénéficiaires de la CMU-C. En mettant l’accent sur le rôle des prix, on évite d’aborder de face la question de la faiblesse des revenus des ménages, de l’inefficacité de leurs équipements énergétiques et de remettre en cause la nécessité de la croissance de la production d’énergie. Alors même que l’exemple de la Suède, où l’énergie est 40% plus chère et la précarité trois fois moins importante qu’en France, montre que des prix élevés d’énergie peuvent très bien coexister avec un très faible niveau de précarité énergétique. Sans compter que des tarifs artificiellement bas ne poussent évidemment pas à l’économie

La notion de « service énergétique » permet donc d’envisager des politiques à la fois plus justes et plus efficaces. Le chèque énergie proposé par Ségolène Royal est un premier pas dans ce sens puisqu’il permet aux ménages concernés soit de se procurer plus d’énergie soit d’acheter un appareil de meilleure qualité énergétique et d’en consommer moins.

C’est un progrès, mais il faut sûrement aller plus loin

Pour cela, il faut d’abord cibler en priorité les programmes d’aide à la rénovation thermique des logements où vivent les ménages précaires. Il faut aussi penser en termes de solidarité. Comment en effet demander aux plus pauvres d’économiser l’énergie si les plus riches ne modèrent pas leurs dépenses énergétiques ? L’exemple, en son temps, de la vignette automobile qui augmentait en fonction de la puissance des voitures pourrait être repris pour toute une série d’appareils domestiques. Pourquoi, par exemple, ne pas créer une vignette sur les Home cinéma qui consomment dix fois plus d’électricité qu’un poste de télévision traditionnel et en affecter le produit à des aides aux achats d’appareils électroménagers performants pour les plus précaires ?

Pour lutter efficacement contre la précarité énergétique des ménages, il faut leur permettre, en augmentant leur pouvoir d’achat et par des aides financières et une fiscalité adaptées, de réaliser les choix d’investissement qui leur permettront ensuite d’accéder au confort ou à la mobilité dans de bonnes conditions d’efficacité énergétique, tout en contribuant à la protection de l’environnement.

Benjamin Dessus

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1. C’est la définition de la précarité énergétique qui ne tient pas compte des dépenses énergétiques de transport
2. Puisque c’est cet euphémisme révélateur qu’on emploie à leur égard
3. Une maison qui produit plus d’énergie que ses habitants n’en consomment pour leur confort domestique
4. (TPN,95 €/an/ménage)
5. (TSS,156 €/an)

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Global Chance, de la science à la politique

Tout au long d’une longue carrière débutée comme ingénieur, Benjamin Dessus a été, tour à tour, directeur à l’Agence française de la maîtrise de l’énergie avant de rejoindre le CNRS en 1987 où il prend en charge un programme interdisciplinaire consacré aux problèmes liés à l’énergie et l’environnement. Toujours au CNRS, il dirige ensuite le programme Ecodev et préside le Conseil scientifique et technique du Fonds français pour l’environnement mondial. Auteur notamment de Énergie : un défi planétaire (Éditions Belin, 1996) et, avec Sylvain David, de Peut‑on sauver notre planète sans toucher à notre mode de vie ? (Éditions Prométhée, 2010), Benjamin Dessus préside aujourd’hui l’association Global Chance. Créée en 1992, cette dernière porte cette solide conviction « qu’un développement mondial plus équilibré peut et doit résulter de la prise de conscience croissante des menaces qui pèsent sur l’environnement global ». Travaillant sur les liens entre énergie, environnement et développement, Global Chance privilégie une démarche pluridisciplinaire croisant les approches scientifique et technique, politique et réglementaire, sociale et culturelle.

Pierre-Yves Bulteau

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