« L’emploi est mort… vive le travail » !

Le mirage du Revenu Universel

Par Richard Dethyre
Sociologue, auteur de la pièce « Comment ils ont inventé le chômage »

Le chômage, malgré sa massification, sa progression incessante, continue à être sous-évalué dans des proportions qui révèlent l’incapacité des dirigeants à y mettre un terme. Pire, si je puis dire, les chômeurs ont disparu des radars de la politique. Leur souffrance, leur humiliation (Pôle emploi…) silence. RE PIRE, à défaut de les considérer comme des citoyens, des campagnes de dénigrement et de culpabilisation s’abattent régulièrement sur ceux, victimes, auxquels on devrait apporter solidarité, soin et soutien.
En miroir de ce déficit majeur à prendre en compte le réel, dont fait preuve la politique, il y a le revenu universel qui est accueilli pour beaucoup comme une aubaine. Je pense que c’est un faux ami. Une proposition séduisante qui permettrait à peu de frais de répondre au problème de l’emploi en lieu et place de la révolution à laquelle il faut procéder.

 

Manifestation de chômeurs et précaires – 3 12 16

« Ce qu’on veut, c’est un boulot »

L’expérience du RMI et aujourd’hui du RSA est une bonne entrée pour traiter du sujet. 2,5 millions de citoyens sont ainsi maintenus en perfusion minimale (dont la moitié disparaissent des statistiques de Pôle emploi). Le RMI, une aubaine pour les patrons. Ils parviennent déjà (sans mal) à faire subventionner leurs chômeurs avec nos impôts. Coup double : ils tirent ainsi les salaires vers le bas ( Ils ont pris chaque année 180 milliards sur les salaires).

Et le travail ? J’ai étudié de nombreuses enquêtes réalisées auprès des Rmistes. Toutes révèlent la même exigence : « Ce qu’on veut, c’est un boulot ». Manquerions-nous à ce point d’idées, d’imagination pour n’envisager que ça ? J’ai bien entendu que certains promoteurs du revenu universel s’appuyaient sur les aspirations exprimées à travailler autrement, à échapper aux règles contraignantes du bureau, des horaires, du patron et qu’ils légitimaient leur approche en se référant aux mutations colossales de la révolution numérique… Et d’ajouter une piste dans laquelle ils reconnaîtraient (à juste titre) ce qui « fait travail » : jardiner, garder les enfants, activité syndicale, créer du lien…

Oui mais… ça ne fait ni réforme, ni modèle. Je pense même (et cela rejoint ma première remarque) que cela témoigne d’une méconnaissance de ceux qui n’ont ni travail, ni place, ni utilité sociale. Elles sont où les enquêtes auprès des rmistes, les enquêtes sur le travail ? Encore une fois, ils disparaissent du débat, leur opinion n’existe pas. Cela nous viendrait-il à l’idée de procéder de la sorte avec des enseignants, des artistes, des médecins, des infirmières ?

Et puis aussi, peut-être, cela témoigne-t-il aussi d’une vraie difficulté à envisager l’affrontement (de classe) que suppose la conquête d’un travail pour chacun.

Le problème ce n’est pas le travail

Car le problème, ce n’est pas le travail. C’est « le marché de l’emploi ». L’emploi qui diminue, l’emploi qui s’émiette, la course à l’emploi. Si l’on fait une SÉRIEUSE addition des chiffres réels du chômage… on flirte avec les dix millions de personnes impactées plus ou moins longtemps par le chômage et le CDD de très courte durée. Du coup, on peut sans difficulté considérer que pour les libéraux le chômage n’est pas un problème mais LA SOLUTION.  Imaginez, trouver avec le revenu universel un relais « moderne » au RSA ? Un rêve non ?

Cinq études sérieuses considèrent que le défi qui se présente à nous c’est d’arracher le travail au marché de l’emploi. L’emploi, dans sa forme contrainte folle actuelle, est mort. C’est le capitalisme, dans cette phase de développement qui détruit aujourd’hui le travail salarié, qui a permis hier sa réussite. Pour lui le travail n’est plus une richesse, il est un coût. Mais le travail, le travail lui, ne manque pas. On peut dire que des millions d’emplois sont à créer dans tous les domaines : école, santé, services publics, logement.

Le travail n’est pas un bien rare, c’est l’emploi qui est rare et qui continuera à diminuer. L’emploi est un costume trop étroit dans lequel on ne peut plus rentrer.

Le projet c’est de travailler tous, mieux, autrement, de ne pas avoir la qualité empêchée, le stress. De considérer comme une totale absurdité d’avoir d’un côté des millions de personnes qui souffrent de ne pas avoir de place et de l’autre des millions qui sont pressurés, angoissés, prêts à tout supporter pour ne pas perdre leur emploi.

La dimension anthropologique du travail

Comment parlent-ils de travail, les promoteurs du revenu universel ? De leur travail, celui dans lequel ils se réalisent, dans lequel ils se sentent utile. Celui où tu es à la fois à ton service et au service des autres. Font-ils un lien entre leur statut valorisant, leur travail correctement rémunérés et l’accès à ce droit pour tous les autres citoyens ? Dimension essentielle de la liberté et de l’égalité.

Lorsque j’étais ajusteur, j’ai souvenir d’avoir réalisé un moule très réussi. J’ai appelé mes potes de l’atelier pour leur montrer mon ouvrage. Marx revenant sur la dimension anthropologique du travail précisait : le travail, c’est l’utilisation de soi par soi, de soi pour les autres et de soi par les autres. (Voir « L’éloge du carburateur » de Matthew B. CRAWFORD aux éditions de La Découverte)

Les promoteurs du revenu universel, ou de base, ou d’existence, ou inconditionnel sont divers dans leurs propositions : ça va de 480 à 1 000 € (d’une posture libérale à une plus « sociale »). Il faut regarder comment est arrivée en France dans le champ politique l’idée du revenu universel. Il a été porté autant par les libéraux que par le catholicisme social : Jean-Baptiste de Foucault, Martine Aubry, Yolande Bresson.

Le problème, c’est l’absence d’une réflexion suffisante sur le travail, ses mutations, sa maltraitance qui laisse des espaces béants pour des solutions qui peuvent prolonger sans le vouloir les rapports de dominations (car affrontement de classe).

Un renard libre dans un poulailler libre

Distribuer à tous un revenu substantiel (1 000 €) exige de prélever un énorme budget (là encore les patrons vont-ils réussir à nous faire payer avec nos impôts leur sous-emploi ?). N’y a-t-il pas alors un risque de voir le revenu universel se substituer à tout ou partie de notre système de protection collective ? Au cas où le revenu universel serait plus bas, le risque est grand de voir se renforcer une armée de handicapés sociaux peuplé de tous ceux que le marché de l’emploi considérera comme inemployable. Une manière comme dit Dominique Méda « pour ceux qui continueront à tenir les manettes de s’acheter une bonne conscience à peu de frais ». Une trappe à pauvreté pour Dominique Méda, projet d’une société antisocialiste pour Marcel Gauchet… Uberisés, combien de jeunes issus des quartiers, sans boulot, ont cru trouver ce qu’aucun gouvernement ne leur avait offert ? Ils gouttent à cette liberté amère du renard libre dans le poulailler libre. Mais quel appel lancé à la société !

Bien qu’il soit indispensable de verser à tous une prestation sociale permettant de vivre dignement (6 chômeurs sur 10 non indemnisés et les jeunes sans ressources) la piste du revenu universel ne permet pas de relever le défi qui se présente à nous : « L’emploi est mort… vive le travail » !

Le conflit ouvert autour du travail ne doit pas se faire dans l’évitement. La révolution du travail indispensable doit avoir un fil conducteur, celui de l’égalité, du partage des richesses, de la préservation de la planète. Donc de la conflictualité sociale.

Que peut-on proposer aux millions de jeunes sans travail ? Un revenu universel qui les assignerait à résidence ? J’imagine que ceux qui sont séduits par le revenu universel ne sont pas tous des affreux libéraux. Ils recherchent une réponse, un chemin, pensent ouvrir une piste. Mais comme vous l’aurez compris, je pense que cette voie est une fausse route. La révolution nécessite la poursuite d’un débat où sont trop absents les premiers concernés avec ceux dont l’expertise est précieuse. Je pense que les recherches de Bernard Stiegler, comme celles de Bernard Friot, les débats animés par Yves Clot, Alain Supiot et d’autres chercheurs et organisations et syndicats convergent pour définir un nouveau modèle. Soit par déduction ou par expérience on comprend bien que l’accès de chacun à un travail nécessite d’actionner plusieurs leviers qui permettent de changer les lois, les règles, les pouvoirs. De contester l’hégémonie idéologique des libéraux, véritable machine à fabriquer des citoyens en TROP…

Alors que la bonne nouvelle du XXIème siècle n’est pas que nous sommes en trop, mais en PLUS.

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