L’OIT rempart contre la guerre sociale ?

Le titre est accrocheur : « La troisième guerre mondiale est déclarée ». Bigre. Le contenu du livre de Bernard Thibault est en fait plus sage. À partir de son expérience au Conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT) où il a été élu en 2014, l’ancien secrétaire de la CGT brosse un tableau souvent très pédagogique de ce que sont les organisations internationales et en particulier l’OIT.

Tout l’ouvrage est ainsi dans cette tension entre la description des principes et des normes qui régissent l’organisation internationale et la réalité concrète du monde dans lequel elle est censée apporter une certaine régulation protectrice au profit des salariés. À quoi sert l’OIT est-on en effet tenté de se demander tant le tableau que l’on peut faire de la situation sociale au niveau international est dramatique.

« Dans une économie de plus en plus globalisée, la situation générale des travailleurs se détériore à tel point que les droits sociaux des pays les plus avancés, qui devraient servir de points de repère aux pays qui le sont moins, sont fréquemment présentés comme des privilèges d’un autre temps. » p. 20

En fait, si guerre il y a aujourd’hui sur le plan social, c’est bien celle que mènent un certain nombre d’acteurs sur la scène internationale : multinationales, institutions publiques et privées de la gouvernance mondiale. Le constat est évident. Le mouvement social est sur la défensive à peu près partout dans le monde et la globalisation est menée tambour battant pour réduire les droits sociaux. Les syndicats sont en recul en même temps que les droits sociaux.

C’est même tout le paradoxe de la situation qui voit les tenants de l’internationalisme ou de l’altermondialisme être moins présents sur la scène internationale alors que la mondialisation dans tous les domaines a fait des progrès fulgurants. Et c’est tout l’intérêt de ce livre de mettre justement l’accent sur cette dimension de l’action syndicale. Les débats, analyses et actions sont très peu menés par les syndicats et le mouvement social en général malgré quelques avancées du côté des organisations altermondialistes telles que ATTAC et les initiatives concernant les projets de traités TAFTA, CETA et autres.

Bernard Thibault montre que des outils institutionnels existent, qu’ils peuvent être des points d’appui malgré la timidité de leur action et leur visibilité quasi nulle. L’OIT est totalement absente des débats publics en France et en Europe, pour ne rien dire de la scène internationale. Concernant le chômage par exemple

« … plus de la moitié de la population mondiale vit dans des pays qui ne protègent ni le droit de grève ni la liberté syndicale. » p. 193

Mais on entend peu l’OIT sur cette question alors que sur près de 200 millions de chômeuses et chômeurs

« Seuls 12 % des chômeurs perçoivent une indemnisation et cette proportion est en baisse constante depuis 2009. » p. 16

Action des associations de chômeurs au bureau parisien de l’OIT (2011)

Il faut rappeler que les représentants du Bureau international du travail sont restés sourds aux demandes, interpellations et courriers du mouvement des chômeurs. En 2011 par exemple une action des associations de chômeurs qui avaient occupé le siège parisien du BIT s’est soldée par des engagements de réponse qui sont restés lettres mortes. Incontestablement il y a un déficit du côté de l’action internationale des syndicats et des organisations de chômeurs. À la fin de la décennie 90 les chômeurs ont pourtant été à l’initiative d’actions à l’échelle de l’Europe, notamment la marche européenne des chômeurs. Celle-ci a donné lieu à Amsterdam à la première manifestation sociale réunissant des délégations de tous les pays d’Europe en juin 1997. Depuis il faut bien reconnaître que le mouvement s’est essoufflé alors que le chômage et la précarité ont continué à progresser dans toute l’Europe.

Bernard Thibault plaide pour que l’OIT joue mieux son rôle. On ne peut qu’exprimer un accord. Face aux régressions des droits sociaux au niveau mondial il ne peut y avoir que des avancées partielles vite remises en cause s’il n’existe pas des normes universelles. L’inversion de la hiérarchie des normes que le Medef veut imposer en France se prépare dans les sommets de Davos ou les réunions du G7, du G20 et les couloirs du FMI. Si le mouvement social ne réinvestit pas l’action au niveau international il y a peu de chance que l’OIT soit une instance autre que bureaucratique même si son rôle n’est pas inexistant.

Laissons la conclusion à l’auteur :

« Du mondial au local, la régulation du travail ne peut adopter qu’une seule architecture si elle veut jouer son rôle de protection des travailleurs et de leurs familles : celui d’une hiérarchie des normes qui fasse du code international du travail l’échelon de base n’étant susceptible que d’amélioration par les échelons
nationaux et leurs déclinaisons territoriales ou de branches, en fonction des modèles de relations du travail à l’œuvre dans les différents pays. » p. 193

Robert Crémieux

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Bernard Thibault. La troisième guerre mondiale est sociale. Editions de l’Atelier. 15 €

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