Pôle emploi : « la machine » vue par ceux qu’elle broie

C’est un livre qui doit quelque peu agacer la direction de Pôle emploi. « La Machine infernale » de Cécile Hautefeuille est pour l’essentiel constitué de témoignages de chômeuses, de chômeurs et de précaires qui ont été confrontés au labyrinthe de l’assurance chômage. Dont Cécile Hautefeuille, journaliste, a elle-même expérimenté les tours et détours, dans ce qu’elle appelle « la machine ». Du vécu, donc. Les usagers de Pôle emploi pour leur part ne manquerons pas de se reconnaître dans la description d’un fonctionnement pas ubuesque mais presque.

C’est l’histoire d’une institution racontée de l’intérieur, sous forme d’enquête journalistique, qui met bien en lumière les dérives maintes fois dénoncées par les organisations de chômeurs. Dérives d’ailleurs pointés également par de multiples rapports (forcément plus arides à la lecture…), par les syndicats du personnel de Pôle emploi et enfin par les rapports annuels des médiateurs de Pôle emploi. Autant dire que même si les témoignages recueillis sont le plus souvent anonymes, ils n’en sont pas moins authentiques. Ils recoupent un par un les constatations faites dans les associations de chômeurs. Et l’anonymat s’explique par la crainte de la majorité des chômeurs de se retrouver dans le collimateur d’une machine qui peut à tout moment les priver de revenus.

« Je me suis dit que si je commençais à faire des histoires, ils allaient me chercher des problèmes. Je n’ai rien à me reprocher mais on ne sait jamais, ils peuvent toujours trouver un truc dans ton parcours pour te coincer » (page 61)

C’est pourtant un service public, Pôle emploi. Donc avant tout un organisme au service des privés d’emploi. Pour sa défense la direction jure que la grande majorité des millions de personnes qui passent par ses agences chaque année est satisfaite. Chiffres d’enquêtes de satisfaction à l’appui. C’est confondre statistiques et réalité du vécu. N’importe quel usager des TGV connaît bien le problème : pour la direction de la SNCF la majorité des trains arrive à l’heure mais pour le « client » la perception n’est pas la même. La déshumanisation des entreprises, publiques et privées, a atteint des niveaux qui rendent la vie quotidienne insupportable. D’ailleurs, comme le remarque l’auteure (et les syndicats des agents) il suffit de se rendre dans une agence pour constater la fréquence des pétages de plomb auxquels les personnels sont confrontés de l’autre côté du guichet.

« Le chômage est une période de mobilité que beaucoup d’entre nous peuvent connaître au cours de leur carrière. (Première page du guide de recherche d’emploi) » (p. 83)

C’est vrai que Pôle emploi se démène pour faire de la période de chômage quelque chose comme un bienfait tombé du ciel, une opportunité à saisir. Les dysfonctionnements ne seraient qu’un caillou accidentel dans la chaussure. Pourtant ils ne sont ni anecdotiques (ils sont récurrents), ni sans conséquences graves (la privation d’un revenu, ce n’est pas anodin). Et à bien y réfléchir, même les chiffres lénifiants de satisfaction des enquêtes Pôle emploi sont à manier avec précaution. Dix pour cent de non satisfait sur cinq millions, cela donne cinq cent mille bugs… annuels !  La croissance des contentieux et les démarches auprès du Médiateur sont là pour en témoigner.

C’est en définitive ailleurs que dans l’institution elle-même et son fonctionnement qu’il faut aller chercher pour comprendre le phénomène. Depuis l’installation du chômage de masse (quarante ans tout de même !) l’assurance chômage dans sa forme actuelle ne peut remplir sa mission, d’autant qu’elle a été largement pervertie par les politiques suivies par les gouvernements successifs. Depuis le quinquennat Sarkozy, la stigmatisation et la chasse aux fraudeurs sont devenus des paravents commodes pour masquer les responsabilités de l’État face au chômage. Hollande, incapable d’ « inverser la courbe », a poursuivi le « contrôle renforcé » des chômeurs et Macron annonce de son côté une réforme complète de l’assurance chômage assortie d’un nouveau renforcement des contrôles (tout en annonçant dans ce domaine des mesures qui existent déjà…).

C’est ce discours de culpabilisation des chômeurs qui a bel et bien renforcé l’angoisse du chômage. Sur le terrain il n’a jamais eu le moindre effet sur le nombre inexistant d’emplois en regard du nombre de demandeurs. Bref, les rapports et autres enquêtes ont (hélas) de beaux jours devant eux si le mouvement social (syndicats et associations de chômeurs) ne parvient pas à infléchir les politiques publiques dans un sens plus favorable à l’humain. C’est aussi tout l’enjeu de l’élection législative qui vient.

Robert Crémieux

  • La Machine infernale – Racontez-moi Pôle emploi, par Cécile Hautefeuille
    Editions du Rocher. 16,50 €

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