Rapports entre le travail, les travailleurs et l’image

Des images par milliers ! Le Centre d’histoire du travail de Nantes recueille depuis 1981 les archives d’organisations syndicales ouvrières et paysannes. Parmi celles-ci, une multitude de photographies constituent un fond original et exceptionnel, complété par des dons ou copies de collections particulières, d’origine familiale ou confiées par des professionnels. C’est à la découverte de ce trésor que nous convie Xavier Nerrière, animateur-chercheur au centre nantais. En réalité, il nous convie plus encore à une réflexion sur les rapports entre le travail, les travailleurs et l’image. Que dit l’image selon qu’elle est commandée par l’entreprise, prise par l’ouvrier sur son lieu de travail ou par un journaliste ? Et surtout, comment le monde du travail se représente-t-il lui-même à travers ses propres images ? Si, dans un contexte de désindustrialisation, tous ces clichés constituent un patrimoine et transmettent une histoire, ils ne racontent pas la même chose en fonction de leurs origines. Nous avons demandé à l’auteur de commenter quelques photos de ce beau-livre et de nous éclairer sur les raisons de ses choix, parmi des centaines d’autres possibles.

Jacques Grall

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© Coll. Famille Champenois-Rigault

La photographie, qu’on la considère comme un art ou comme une technique, n’est pas neutre. Et lorsqu’elle s’intéresse au monde du travail, chaque cliché véhicule un discours sur l’entreprise, et ces deux exemples l’illustrent parfaitement. D’un côté la direction de l’entreprise Champenois cherche à mettre en évidence la modernité et la rationalisation de l’organisation du travail au sein de son « chantier de fer » installé boulevard de la Prairie-au-Duc, à Nantes. Cette image, prise le 31 juillet 1923, tranche sensiblement avec celles du précédent dépôt, situé à Pont-Rousseau, dans des locaux vétustes, sombres et devenus exigües.

 

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© Coll. Baron

À l’inverse, les grévistes de mai et juin 1936 exproprient (momentanément) leurs employeurs en occupant jour et nuit les usines. Les photographies qu’ils produisent symbolisent pour la postérité ces moments de liberté et de joie comme ici, au sein de l’usine des Batignolles, au nord de Nantes.

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© Cliché Raymond Thébaud

En période « normale » de fonctionnement, nous pouvons considérer qu’il existe trois façons de photographier les entreprises : la photographie industrielle, souvent commanditée par l’employeur, indispensable pour décrire l’appareil productif ; les photos de presse permettant de suivre les événements économiques (inaugurations d’entreprises, nouvelles productions…) et sociaux (en particulier les conflits) ; et l’auto-représentation, des photographies d’amateurs réalisées par les salariés eux-mêmes. Raymond Thébaud, ouvrier aux chantiers de Saint-Nazaire et auteur de ce cliché de l’étrave du Normandie en 1932, explique : « Je rêvais de naviguer sur ce bateau mais c’est pour les gens riches, donc nous pauvres ouvriers, on restait à quai en le voyant partir. Mais au moment du lancement, j’étais fier ! Et, avant l’arrivée des officiels, discrètement, je suis monté sur la tribune d’où la marraine allait lancer la bouteille de champagne, et j’ai gravé mes initiales près de l’étrave. C’est comme si je naviguais dans ce navire à la construction duquel j’ai participé. »

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© Coll. Syndicat CFDT des métaux de Nantes.

Parfois l’image est utilisée par les organisations syndicales pour soutenir des revendications ou dénoncer de mauvaises conditions de travail. Ici, une presse de l’entreprise Guillouard à Nantes, similaire à celles qui, au début des années 1980, ont causé des mutilations provoquant un conflit connu sous le nom de « grève des mains coupées ».

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© Cliché Hélène Cayeux

Hélène Cayeux, photographe nantaise en activité dans les années 1980-1990, est connue et appréciée pour son aptitude à restituer l’atmosphère du travail en usine, comme ici au sein de l’usine de fabrication de chaudières Saunier-Duval, à Nantes (sans date).

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La construction de l’iconographie du Front populaire n’est pas seulement l’oeuvre de photographes inspirés, professionnels ou amateurs, mais bien le fruit d’une volonté collective, comme avec ces ouvriers charbonniers de la société nantaise SIC.

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© Coll. Paulette Gabory

Ces portraits d’ouvriers à leur poste (ici, Jean Gabory de chez Brissonneau et Lotz à la fin des années 1930) sont parmi les images les plus rares du monde du travail, car enfouies dans les albums de famille, comme un petit bout de l’usine que l’on s’approprie et que l’on emporte chez soi.

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© Coll. René Bourrigaud

Les travailleurs de Lip offrent une pendule, symbole de leur production, aux paysans du Larzac lors du rassemblement organisé sur le plateau contre l’extension du camp militaire, les 25 et 26 août 1973. Scène emblématique du rapprochement entre syndicalistes ouvriers et paysans, précieusement conservée par des militants de Loire-Atlantique qui luttent contre le monopole de la FNSEA dans les campagnes françaises.

En conclusion, nous pouvons dire que l’intérêt d’une photographie d’un point de vue de l’histoire sociale et du militantisme dépend autant de l’intention du photographe que de l’usage qui en est fait ultérieurement et de la réception de celle-ci par ses observateurs. La photographie est un tout qui ne se restreint pas à la seule captation des images, et l’histoire d’une photo n’est jamais close tant son interprétation est tributaire des circonstances du moment.

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Images du travail
Les collections du Centre d’histoire du travail de Nantes
Xavier Nerrière
Presses Universitaires de Rennes
172 p., 24 €

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