Politiques de l’emploi et de l’indemnisation du chômage : France vs Allemagne

Réflexions sur les politiques de l’emploi et de l’indemnisation du chômage sur la base d’une comparaison entre la France et l’Allemagne

Patrick Boulte (Solidarités Nouvelles face au Chômage)

Les faibles performances françaises, en particulier dans le domaine de l’emploi, obligent à se référer toujours davantage à ceux qui semblent se débrouiller mieux que nous dans l’univers économique mondialisé. Une difficulté vient de ce que les chercheurs ne mettent pas à notre disposition les éléments de comparaison internationale auxquels nous souhaiterions nous référer, leur champ d’observation ne s’étendant pas toujours à ce qui intéressent le plus ceux qui se soucient de l’accès à l’emploi ordinaire. Nous sommes donc confrontés à  l’obligation de nous mettre nous-mêmes en quête des informations statistiques qui nous semblent pertinentes et d’élaborer nos propres raisonnements.

Solidarités Nouvelles face au Chômage a procédé ainsi à une comparaison des positions respectives de la France et de l’Allemagne au regard de quelques indicateurs du fonctionnement du marché du travail. SNC l’a fait en utilisant, principalement, des éléments statistiques fournis par l’OCDE (Employment outlooks 2012 et 2013). Nous nous sommes plus particulièrement penchés sur quelques aspects de la situation qui nous semblaient insuffisamment mis en avant dans les observations faites sur la situation des marchés du travail et sur les parcours de ceux qui sont en emploi comme de ceux qui aspirent à en avoir un.

I.    Mise en regard du niveau de rémunération et du niveau de l’emploi
II.  Effet du niveau de protection de l’emploi sur les chances d’accéder à l’emploi
III. Niveau de protection des revenus de ceux qui se trouvent sur le marché du travail

I. Mise en regard du niveau de rémunération et du niveau de l’emploi

Si l’on se réfère aux données fournies pour 2011 par le document de l’OCDE – Employment outlook 2012, nous avions, en 2011, un montant de salaire moyen
-en Allemagne, de 40 223 US$, soit 28 892 €
-en France, de 38 128 US$, soit 27 391 €

et un taux d’emploi (selon la définition de l’OCDE) (**)
-en Allemagne, de 72,6
-en France, de 63,8

qu’il faut corriger par la durée moyenne annuelle en heures travaillées qui était en 2011 de 1469 en France contre 1406 en Allemagne (2012 : 1479 contre 1397) Source OCDE http://stats.oecd.org/Index.aspx?DatasetCode=ANHRS), ce qui donne un taux d’emploi corrigé de 69,5% en Allemagne.

On peut considérer que les personnes en emploi se partagent la valeur ajoutée par l’activité qui est distribuée sous forme de salaires. A même niveau de valeur ajoutée distribuée sous forme de salaires, plus le taux d’emploi est faible, plus le salaire moyen est élevé et inversement. Si la France avait eu, en 2011, le taux d’emploi allemand, le salaire moyen brut aurait été de 25 144 € et non de 27 391 € , soit un niveau inférieur de 8,2%  à ce qu’il a été. On peut dire que les revenus qui n’ont pas été touchés par ceux qui sont restés sur le marché du travail ont permis de servir à ceux qui étaient en emploi une sur-rémunération par rapport à celle qui aurait dû leur revenir pour permettre, au niveau de la production française, un taux d’emploi équivalent à celui de l’Allemagne. Ce serait, en matière de pratique salariale, une des formes de la traduction de la préférence française pour le chômage, analysée en son temps par Denis Olivennes dans un article paru, en 1994, dans la revue « le Débat », article qui reste d’actualité..

(*) On fait l’hypothèse que le niveau moyen de qualification et de productivité des salariés est identique en France et en Allemagne. Compte tenu du poids de l’emploi industriel en Allemagne, il est probable que le taux moyen de qualification des salariés y est supérieur, mais cela reste à vérifier.

II. Effet du niveau de protection de l’emploi sur les chances d’accéder à l’emploi

Une autre façon de comparer la hauteur de la marche pour accéder à l’emploi dans chacun des deux pays est de se référer aux indices respectifs de protection de l’emploi. Un indicateur synthétique de l’OCDE mesure l’impact de la réglementation et les coûts induits des licenciements individuels ou collectifs, ainsi que celui de la réglementation relative à l’embauche de personnes sous CDD ou en intérim. Le niveau de protection de l’emploi y est mesuré sur une échelle de 0 à 6. Les chiffres donnés par le document de l’OCDE – Employment outlook 2013, sont
-en Allemagne : 2,4
-en France : 3,2
(les taux de protection dans les deux pays étant supérieurs à la moyenne des pays de l’OCDE)

On peut en déduire que, si la France avait le taux allemand de protection de l’emploi, la probabilité pour les demandeurs d’emploi d’en retrouver un serait augmentée de 22 %. Une telle hypothèse semble vérifiée par le fait que, dans le cadre de la recommandation du Conseil européen concernant le Programme National de Réforme de la France pour 2013, il est mentionné que la probabilité, en France, de passer d’un emploi temporaire à un emploi permanent n’était que de 10,6 % en 2010, contre 25,9 % en moyenne dans l’UE. A noter aussi qu’au cours de la période 2000-2008, 27% des demandeurs d’emploi en France en retrouvaient un dans le délai d’un an, contre 58% en Allemagne.

III. Niveau de protection des revenus de ceux qui se trouvent sur le marché du travail

La durée d’indemnisation

On peut penser qu’il est pertinent de rapprocher la durée moyenne d’indemnisation de la durée moyenne de chômage. Cette variable est essentiellement liée à l’état du marché du travail et, de façon seconde, à l’écart entre la nature et la qualité des emplois offerts et les attentes des demandeurs d’emploi. En France, si l’on prend les chiffres 2011, on constate que le système n’indemnise en moyenne que 79 % de la durée moyenne de chômage, alors qu’en Allemagne, le chiffre est de 92  %. (**)

Le montant de l’indemnisation ou taux de remplacement

En taux de remplacement des revenus passés (le taux de remplacement des revenus passés exprime en pourcentage le rapport entre les indemnisations de chômage brutes perçues et les dernières rémunérations brutes perçues), en 2009, toujours selon  l’OCDE, l’Allemagne se situait à un niveau moyen de 23,2 % ; la France à 38,8 %. Cela confirme l’idée qu’en taux de remplacement, le système français est relativement généreux, peut-être parce que la durée d’indemnisation est faible au regard de la durée moyenne de chômage. Les deux questions sont liées et le niveau d’indemnisation ne saurait, en tous cas, être revu sans une action concomitante pour allonger la durée d’indemnisation.

(**)     Durée moyenne d’indemnisation
-en Allemagne : 34 semaines (cf. Cirac – questions d’actualité – juillet 2013)
-en France (2011) : 10 mois (286 jours en 2010)
Durée moyenne du chômage (http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=AVD_DUR&Lang=fr)
-en Allemagne : 36,9 semaines en 2011 (http://de.statista.com/statistik/daten/studie/2525/umfrage/entwicklung-der-durchschnittlichen-dauer-von-arbeitslosigkeit/)
-en France : 360 jours au 3ème trimestre 2011 (http://www.pole-emploi.org/file/galleryelement/pj/52/bd/3e/f1/r_et_a47etudes8362557236978555030.pdf)

Conclusion

Il aurait été utile de pouvoir débattre de ces questions avec des chercheurs ou des chargés d’études dans des institutions mieux outillées que nous pour une telle exploration. Cela ne s’est pas avéré possible. Sans doute y a-t-il toujours cette réticence à entamer le débat avec des entités de la société civile qui n’ont pas de voix reconnue. Mais il y a une autre hypothèse. Ceux qui produisent du savoir forment un cercle qui déborde les frontières. Ils sont davantage évalués par leurs pairs en fonction de leur conformité d’approche avec ce qui se pratique  dans leur milieu que par ceux qui sont appelés à les utiliser. Il en résulte, me semble-t-il, une sous-évaluation, voire une occultation de la spécificité de la situation française, évaluée à partir de critères qui ne s’y appliquent pas nécessairement. Les gens comme nous se trouvent réduits, à leur risque et péril, à bricoler les outils qui leur sont nécessaires pour éclairer la réalité à laquelle ils sont confrontés.

Principales sources :

OECD Employment Outlook 2012 et 2013
-CIRAC, dont http://www.cirac.u-cergy.fr/colloques_etudes_wp/unedic.pdf et « Les réformes de la protection sociale en Allemagne » – juin 2013
http://www.cirac.u-cergy.fr/colloques_etudes_wp/hartzIV.pdf

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