Reportage : « Le travail utile à la collectivité n’est pas un travail au rabais »

En novembre dernier, les communes de Pipriac et de Saint-Ganton ont lancé l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée ». Après la rencontre avec les acteurs locaux, le comité de pilotage en est aujourd’hui à la phase des entretiens avec les demandeurs d’emploi. Une fois leurs envies et compétences mises en relation avec les travaux utiles à réaliser sur ce canton breton, les porteurs du projet comptent sur le vote d’une loi d’expérimentation pour lancer la création et le financement de ces nouveaux emplois.

« Avant même que le projet ne démarre, tout le monde a déjà gagné. » La voix est amicale, posée. Au fil de l’entretien, pourtant, on sent qu’elle se voile légèrement. Un silence, puis Loïc Dutay reprend : « Nous sommes en train de changer durablement les représentations que la majorité peut avoir sur les chômeurs de longue durée. » La phrase a, consciemment ou non, été isolée du flot de la discussion. Comme si celui, qui a participé à la fondation du CPIE Val-de-Vilaine1 de Saint-Just et permis la création de trente-et-un emplois dans le secteur de l’environnement, voulait commencer par remercier celles et ceux qui ont cru en cette idée de faire de ce petit bout mégalithique de Bretagne une zone d’expérimentation sur la question du travail et de sa répartition.

Située à quelques encablures de la maison de Loïc Dutay, la municipalité de Saint-Ganton raisonne en ce sens. Par la voix de son maire Bernard Gefflot qui s’est dit d’emblée favorable à la proposition d’ATD. « Quand on voit l’ampleur de la crise et ses répercussions sur les chômeurs, comment peut-il en être autrement ? embraye l’élu. Déjà que dans un contexte « normal », c’est assez dur à vivre alors, aujourd’hui, je vois clairement ces personnes vieillir prématurément. Et puis, on a beau dire que ces personnes sont suivies, la réalité c’est que, derrière, aucun ou peu ne retrouve du travail. » Alors même que sur cette commune de 450 habitants, « il y a un potentiel énorme d’emplois qui n’est pas réalisé faute de moyens plus que de volontaires ».

Comme l’élu voisin de Saint-Ganton, Franck Pichot a décidé d’apporter son soutien « plein et entier » à l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée ». Plus que cela, celui qui est à la fois président du Point accueil emploi de Pipriac et conseiller général du canton a vu en ce projet l’occasion de « regarder les compétences de chacun et de leur donner un sens permettant de créer une dynamique nouvelle pour ces personnes et (nos) territoires ». Un pari qui ne pouvait aboutir sans l’appui des entrepreneurs locaux. Au départ réticente, la majorité d’entre eux a finalement accepté de se réunir avec le comité de pilotage. « Avant même cette réunion, le sentiment général était qu’aucune de ces personnes, au chômage depuis si longtemps, ne voudrait se remettre à travailler », raconte aujourd’hui Nicolas Cottais. Président de l’Union des commerçants et artisans de Pipriac, ce jeune gérant d’une société informatique a joué le rôle d’interface avec ses collègues patrons de TPE. « Je me souviens qu’à la première réunion, certains affirmaient qu’il n’y aurait pas plus de 20% des chômeurs intéressés par le projet. En fait, on s’est vite rendu compte qu’ils l’étaient tous, à 100% ! »

« L’envie d’apporter des solutions à l’amélioration de la vie quotidienne »

L’originalité de ce projet est d’inverser la logique de l’offre et de la demande. « Ici, reprend Denis Prost, salarié d’ATD Quart Monde, on part des envies et des compétences de chacun puis on regarde là où elles pourraient être utiles au territoire. » Ainsi, grâce au fichier du Point accueil emploi (PAE) de Pipriac et à celui du CPIE qui porte le chantier d’insertion du canton, l’« équipe projet » a pu accéder à une liste de près de deux cents noms. « Pour entrer en contact avec ces personnes, la règle première était celle du respect de la confidentialité, insiste encore Denis Prost, référent de l’expérimentation en Ille-et-Vilaine. Les salariés du CPIE ont d’abord appelé chacune de ces personnes en leur expliquant la démarche. Puis, une fois ces dernières d’accord pour nous communiquer leurs coordonnées, nous leur avons passé un coup de fil pour les inviter à un entretien individuel. La démarche a été la même avec l’épicerie sociale et le Secours catholique qui ont bien voulu apporter leur appui au projet », précise Denis Prost.

Membre actif du comité de pilotage, Loïc Dutay fait partie des quatre personnes qui réalisent ces entretiens. « Pour ma part, j’ai fait le choix soit d’aller rencontrer les demandeurs d’emploi chez eux soit de les recevoir chez moi. Je trouve que cela désinstitutionnalise la rencontre », glisse-t-il dans un sourire communicatif. Une fois les cadres de la démarche posés, reste à affiner les entretiens. « Lors de ce premier rendez-vous, on leur demande ce qu’ils savent faire, ce qu’ils souhaitent faire et s’ils ont des idées pour développer leur territoire », complète Denis Prost qui fait ce constat : « Ce qui revient le plus souvent dans les discussions, c’est l’envie d’apporter des solutions à l’amélioration de la vie au quotidien. » Le contraire de cette supposée concurrence déloyale entre la future structure conventionnée et les entrepreneurs locaux (lire en pages 12 à 15), un temps redoutée par ces derniers. « Cette mise en relation est à voir comme un réel complément pour des secteurs d’activité qui peinent parfois à se pérenniser faute de moyens et de personnels », clarifie Franck Pichot.

« Le rôle des élus est de mettre en relation les forces de nos territoires »

« C’est en cela que le projet porté par ATD est original et audacieux », acquiesce Marcel Bouvier. Pour le maire de Pipriac, il n’y a pas à hésiter. « Les élus locaux doivent être des facilitateurs. Notre rôle social est de mettre en relation les forces de nos territoires. » Bernard Gefflot ne dit pas autre chose : « Sans le complément entre dynamiques associative et privée, nos communes seraient déjà mortes. Par la future création de sa structure conventionnée, le projet d’ATD va notamment permettre le développement du service à la personne sur Saint-Ganton. » Comme en écho à ce souhait, la restauratrice du village, qui sert déjà une moyenne de quatre-vingt couverts par jour pour les scolaires et les employés municipaux, projette de se lancer dans la livraison de plateaux repas à domicile. « Chez les anciens, il existe un réel besoin, reprend Bernard Gefflot. Pourtant, à l’heure actuelle, faute de moyens, elle devra se contenter de limiter son rayon d’action. » « Sur nos territoires, rebondit le conseiller général Franck Pichot, les entrepreneurs et les salariés sont nos seules ressources. Le travail utile à la collectivité n’est pas à considérer comme un travail au rabais. » Et pour celles et ceux de ces chômeurs de longue durée qui ne donneraient pas suite à la proposition d’emploi qui leur serait faite, les membres du comité de pilotage n’y voient aucune matière à condamnation. « La liberté de ne pas travailler existe aussi, reconnaissent-ils. L’important, c’est que chacun finisse par trouver sa place dans la société. Et puis, encore une fois, la réalité c’est que la grande majorité des personnes contactées n’attendent désormais qu’une chose : que les parlementaires qui nous soutiennent (lire tribune en page 20) fassent rapidement passer la loi pour officialiser notre projet et permettre le démarrage des activités, on l’espère, dès la prochaine rentrée. »

Pierre-Yves Bulteau

equipe Redon
© Ouest-France

Ici, l’« équipe projet » de l’expérimentation du pays de Redon réunie lors du lancement officiel, début novembre, de l’opération « Territoires zéro chômeur de longue durée ». Assis : Gwénola Prévert (PAE), Loïc Dutay, Patrick Valentin (ATD), Franck Pichot (président du Point accueil emploi) et Denis Prost (référent ATD pour l’Ille-et-Vilaine). Debout : Marcel Bouvier et Bernard Gefflot (respectivement maires de Pipriac et de Saint-Ganton), Roseline Martin et Caroline Le Bris (PAE).

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1. Les Centres permanents d’initiatives pour l’environnement sont des associations qui contribuent au développement durable des territoires ruraux ou urbains, à travers la sensibilisation, la formation, l’étude et la faisabilité de projets citoyens et d’utilité publique.

 

Un commentaire

  1. Vu l’état actuel du projet, ce système va être une imposture de + au profit des politicard locaux. En effet, ce projet ne parle absolument pas des chômeurs de longue durée dans leur intégralité. Jamais il n’est question de TOUS les chômeurs de longue durée. Le seul but est de donner du boulot à DES chômeurs de longue durée, mais hélas pas à TOUS.
    Pour garantir une application à TOUS ces chômeurs, il faudrait justement employer le qualificatif TOUS. Et il faudrait décrire la façon dont TOUS ces chômeurs bénéficieront de ce type d’emploi : et la seule solution, c’est par des LISTES d’ATTENTES.

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