Travail, on t’aime trop ! – Jean-Pierre Boisard

Réflexions sur « un vécu de travail »

travail_on_t_aime_tropLes ouvrages qui abordent la condition au travail à partir de l’expérience vécue sont assez rares pour que l’on salue celui-ci. Son auteur a débuté dans les années soixante une carrière de logisticien. Il a connu le chômage à 46 ans, s’est expatrié au Canada puis, de retour en France, a pratiqué divers métiers, avant de s’engager dans l’aide à la réinsertion. Cette trajectoire constitue la toile de fond d’une enquête entre théorie et pratique sur l’évolution du monde professionnel au cours des dernières décennies.

D’où un texte qui s’offre au lecteur comme le fruit « de plus de soixante ans de réflexion » tout en faisant une large part aux digressions autobiographiques, aux citations en ordre dispersé, aux redites. Le ton, très personnel, fort peu académique, est celui d’une conversation que cet ingénieur mène avec son lecteur, avec lui-même, avec ses interlocuteurs comme avec ses penseurs préférés.

Rééquilibrer travail et non-travail

Ces réflexions émergent d’une histoire personnelle qui est celle d’un désenchantement continu à l’égard du travail. Car, « si tout n’était pas rose » au temps des Trente Glorieuses, le risque de la précarité ne s’y faisait pas sentir. L’ouvrage se veut donc à la fois « déclaration de guerre » à cette menace et recherche de raisons de ne pas désespérer face à une double dégradation. Devant l’aggravation continue du chômage de masse, cette « incohérence économique » qui réapparaît dans les années soixante-dix, l’auteur s’étonne de la persistance, vingt ans plus tard, des prophéties qui annoncent le retour au plein emploi. Il estime au contraire que le travail décent sera le lot d’une population appelée à se réduire de crise en crise. Ce problème quantitatif se double à ses yeux des dérives d’un monde du travail sans cesse plus instable et stressant, excluant la confiance et minant l’estime de soi sous l’influence croissante des actionnaires qui désormais l’emportent sur le pouvoir des managers.

Avec le temps, cette évolution en vient à modifier le regard que notre narrateur porte sur le travail. Tout en maintenant jusque dans les dernières pages de l’ouvrage qu’il « respecte énormément le travail », il se fera désormais le critique d’une « sacralisation excessive de la valeur travail », thèse qui s’affirme au fil du livre et qui lui inspire son titre.

Jean-Pierre Boisard conclut à la nécessité de rééquilibrer travail et non-travail au profit de la vie associative, familiale et personnelle, d’instaurer un minimum de partage sous la forme d’un Revenu minimum d’existence, enfin de rétablir une répartition plus équitable entre revenu du travail et spéculation financière. L’auteur laisse pourtant le lecteur sur sa faim en s’abstenant d’expliciter les conditions dans lesquelles pourraient être mises en œuvre ces réformes, à commencer par la portée concrète qu’il donne à son souhait que tout le monde « sans aucune exception, puisse avoir un travail ».

Chercher un sens à l’action

De même lorsqu’il déplore, après André Gorz, l’injustice qui oppose aujourd’hui trois catégories de salariés : celle des dominants de « droit divin » qui ne connaîtront jamais le chômage, celle des diplômés ordinaires, désormais exposés à des incidents de parcours, enfin celle des moins formés, voués à « galérer une grande partie de leur vie ». Car on pourrait souhaiter que l’analyse s’intéresse aux facteurs qui maintiennent encore un certain crédit en faveur d’un tel système aux yeux de tous ceux que pourtant il dessert.

Le propos s’en tient à un jugement admiratif à l’égard de ces rares individualités qui parviennent à forcer le destin et à se frayer un parcours en dépit de ces trajectoires balisées. N’est-ce pas trop demander à des individus quand ce qui pêche aujourd’hui est le manque de soutien venant du collectif ?

On s’étonne ici que la réflexion de l’auteur, qui a pourtant beaucoup lu, ne se prolonge pas en direction de celle de Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999). Car il pourrait, sans nécessairement adhérer aux conclusions de cet ouvrage, se confronter à une enquête qui recoupe exactement ses préoccupations. Car elle porte sur les conditions de l’exploitation depuis la fin des Trente Glorieuses, et permet de les éclairer par une problématique plus précise que celle, un peu floue et fourre-tout, de la « mondialisation ».

Il reste que ce livre témoigne d’une démarche exemplaire qui associe sans relâche le vécu et la réflexion qu’il suscite. Refusant le rôle d’un petit rouage qui travaillerait en abdiquant sa conscience, notre auteur est quelqu’un qui, fût-il « sociologue amateur » ainsi qu’il se désigne lui-même, cherche un sens à l’action. Par ses maladresses mêmes, par la sincérité de ses convictions comme par la ténacité qui se dégage de la démarche dont il procède, ce ne serait pas l’un des moindres mérites de ce livre qu’il suscite des vocations.

Pierre-Olivier Monteil

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Travail, on t’aime trop ! – Jean-Pierre Boisard – coll. « Questions contemporaines » – Paris – L’Harmattan – 2014 – 22 euros.

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