Vie et mort des Ateliers nationaux

Les Ateliers nationaux se fondaient sur le principe du « droit au travail » quand le projet d’ATD se réfère à la Constitution de 1946 qui stipule « le droit à l’emploi », contrepartie d’ailleurs du « devoir de travailler ». On est donc loin de la charité revisitée de 1848 comme de l’idée émancipatrice de Louis Blanc. Retour sur cette autre expérimentation.

La révolution de 1848, qui renversa Louis-Philippe et proclama la IIe République, est un événement majeur qui mérite sans doute mieux dans les livres d’histoire que quelques lignes entre la monarchie bourgeoise qu’elle abat et le Second Empire dont elle accouchera. Parmi les faits marquants de ces quelques mois, la création des Ateliers nationaux demeure une expérience unique dans notre histoire, dont l’échec final et violent dans les journées de Juin ne saurait résumer l’idée ni le principe.

Qu’ont-ils été ? Un dispositif né de l’euphorie de février, qui regroupa jusqu’à plus de 115 000 personnes, ouvriers au chômage, et à qui la République naissante, en affirmant « le droit au travail », a voulu fournir un travail et un revenu. Ces ateliers étaient organisés militairement, sous la tutelle de l’État et exclusivement parisiens, quasi uniquement occupés de travaux publics pour lesquels de nombreux ouvriers n’étaient pas qualifiés. De plus, la démarche ne visait qu’à combler des besoins existants, sans volonté novatrice ou créatrice.

On en a beaucoup fait grief à Louis Blanc (1811-1882), qui en est l’inventeur et en assume donc souvent l’échec. Or, cette conclusion est au moins approximative. En premier lieu, Louis Blanc avait imaginé des ateliers sociaux, coopératives ouvrières fondées grâce à une mise de fond de l’État et non contraintes à une seule activité ni à une seule zone. Ce n’était donc pas un remède ponctuel et ciblé au chômage, mais bien une nouvelle manière de travailler et de produire.

Un échec marquant

Mais à part quelques militants socialistes, personne parmi les nouveaux dirigeants du pays n’en voulait. On a donc adapté les ateliers de charité de l’Ancien régime pour donner du travail aux chômeurs et satisfaire aux ardeurs révolutionnaires de février. Mais dès que propriétaires et rentiers reprirent massivement le pouvoir en mai, la fermeture de ces lieux était programmée. Pour cette France avide de stabilité et d’ordre, un regroupement d’ouvriers, avec un revenu garanti, même en l’absence de travail, était autant un objet de scandale moral qu’un foyer de sédition politique. D’où leur dissolution et la violente répression qui s’ensuivit.

Cet échec fut marquant. Personne ne s’est par la suite risqué à une telle entreprise. Il faudra d’ailleurs des années aux républicains de la fin du XIXe siècle pour rendre majoritaire l’idée que la solidarité est l’un des devoirs et l’une des missions de la puissance publique.

Et aujourd’hui ?

Le projet porté par ATD Quart Monde et ses « Territoires zéro chômage de longue durée » nous a conduit à nous retourner sur ces fameux Ateliers nationaux. À l’exposé de ce qui est prévu, les rapprochements sont difficiles à opérer entre les deux. En effet, la démarche d’ATD est fondée sur la libre volonté ou non d’y adhérer et sur le libre choix par chaque chômeur de l’activité qu’il souhaite faire. De plus, nous sommes dans une démarche plurielle qui concerne des individus volontaires : on n’est ni dans la coopérative de Louis Blanc, ni dans les travaux publics de 1848…

Enfin, et c’est sans doute là le principal, c’est le projet politique qui diffère. Là où Louis Blanc voulait changer la société et les rapports économiques, et là où les détenteurs du pouvoir, avant comme après février 1848, voulaient les maintenir à tout prix, l’association ATD envisage seulement d’apporter sa pierre à l’édifice de la lutte contre le chômage.

Pierre‑Edouard Magnan

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